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Denis Lavant au pupitre
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Le 29 juin 1957, Maurice
Pons posait son sac et son havresac au Moulin d’Andé. Il y découvrait un lieu
enchanteur et une meunière fort avenante. Il y écrivit, des romans, des
nouvelles, des scenarii, il y traduisit des auteurs de langue anglaise, y connut
des amours et des amourettes, y sua sang et eau en y exerçant son métier
d’écrivain, métier que le happa dès ses jeunes années. Il y passa toute sa vie
puisqu’il y mourut en 2016. Son dernier texte — prémonitoire — fut celui qu’il
écrivit pour décrire « l’île engloutie », une toile de Paul Klee. Maurice
n’était pas une île mais un monument de la littérature hexagonale. Ne reçut-il
pas, sans qu’il l’ait jamais demandé, le grand prix de l’Académie Française
pour la qualité de ses nouvelles et, en fin de compte, pour l’ensemble de son
œuvre.
Ce 29 juin 2022, 65 ans
après sa rencontre avec Suzanne Lipinska et dans le cadre du 60e anniversaire
de la création de l’Association culturelle du Moulin d’Andé, Maurice Pons a
suscité souvenirs et émotions. Jean-Paul Rappeneau et Alain Cavalier ont dit
tout ce qu’ils devaient à Maurice Pons. Jérôme Enrico (fils de Robert) et
Bernard Queysanne, le neveu de Maurice, ont souligné la qualité des dialogues de
ce dernier, dialogues d’« une Belle vie » film antimilitariste et anti-guerre
d’Algérie, sans oublier « la Dormeuse » un court métrage tout droit sorti de
l’univers imagé de Maurice Pons.
Avant d’écrire ce billet de
blog, j’ai relu « les souvenirs littéraires et quelques autres » de Maurice
Pons. J’y ai retrouvé l’écriture élaborée, sérieuse, féroce aussi, que
l’écrivain préféré du Moulin d’Andé savait déployer. Pour dire les textes de
Maurice Pons et notamment de longues séquences des « Saisons » ce mercredi, il
a fallu tout le talent de Denis Lavant (un ami de Maurice Pons) venu tout exprès d’Avignon où il prépare
le festival d’été, pour nous faire entrer dans le monde singulier de notre ami.
Le public, subjugué, pris à la gorge, saisi, a dû se contenter d’applaudir pour
saluer l’artiste.
« Les Saisons ». Voilà un
livre-culte créateur d’une communauté de lecteurs et lectrices de tous âges et
de toutes conditions. Ils et elles forment une tribu d’êtres sensibles prêts à
partager comme Siméon « le pain des mots
et le vin de la phrase. » Cette arrivée, cette intrusion devrais-je dire,
de cet horsain dans ce monde foutraque, cette irruption de cet amoureux des voyelles
et des consonnes, du papier de couleur neige, de la littérature, en un mot, touchent
le cœur des amoureux du verbe mais aussi celui de ceux et celles qui se laissent
porter par l’imaginaire étrange des obsessions de Maurice Pons. Avec lui,
la catastrophe, l’accident, la souffrance ne sont jamais bien loin. Même si le
corps des femmes et l’amour fleurent bon la vie qui va dans le paradoxal
théâtre du monde. Ah Clara…
Denis Lavant jette, une à
une, les pages du livre qu’il interprète dans une chorégraphie poétique économe
d’emphase. Du grand art. Vêtu…comme Siméon, la douleur aux orteils en moins, le
comédien de sa voix chaude, limpide, de son débit précis et précieux, nous
transporte dans cette vallée où il pleut depuis 16 mois et où les habitants ne
se nourrissent que de lentilles.
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Quelques souvenirs lttéraires
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Je ne saurais trop inviter
les lecteurs amateurs de beaux textes à se jeter sur les « Les Saisons » mais
aussi sur « Rosa », « Mlle B », « La Maison des Brasseurs » sans oublier « Le
passager de la nuit » en hommage à tous ces hommes et toutes ces femmes qui ont
soutenu le combat pour l’indépendance de l’Algérie, choisi la décolonisation et
l’émancipation des peuples opprimés. Maurice Pons fut un des 121 signataires de
l’appel à l’insoumission qui devait leur valoir censure et répression de la
part de Michel Debré, Premier ministre, favorable à l’Algérie française. Mais Maurice
Pons était en bonne compagnie avec Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Simone Signoret, Claude Simon, Pierre
Vidal-Naquet, Marguerite Duras, Jean Pouillon, Bernard Pingaud, Vercors pour ne
citer que quelques noms… et avec le soutien plein et entier de nombre d’amis du
Moulin où certains exilés de l'est et du sud trouvèrent refuge.
Hier soir ont été projetés
deux films : Les Mistons et Jules et Jim, de François Truffaut. Le premier
a été inspiré d’une nouvelle de Maurice Pons et le second a été tourné (en
partie) au Moulin et dans ses environs. Maurice avait adressé à François
Truffaut des photos de « repérage » et quelques lettres commentées par Bernard
Bastide présent au théâtre ce vendredi. Notre écrivain préféré a peut-être
permis à l’un des principaux chefs de file de la « Nouvelle vague » de devenir
l’auteur d’un film chichement reçu à sa sortie et devenu au fil des décennies
un classique unanimement adulé.
Ce samedi et ce dimanche, les
activités se poursuivent au Moulin. Le programme peut être consulté en ligne.