21 avril 2011

Est-ce cette France-là que nous voulons ?


Amel réside en France avec son mari, salarié, et leurs enfants. Amel est une jeune mère de famille, elle élève avec son mari deux charmantes petites filles. Lui travaille comme ouvrier, elle reste à la maison pour s’occuper du dernier-né de trois mois. Leur séjour en France est totalement légal : ils disposent d’une carte de séjour de dix ans. Ils sont en situation régulière. À Saint-Denis, où ils habitent, tout cela est relativement habituel, du moins pourrait-on le croire, car cette famille vit en fait un cauchemar : leur nourrisson est un « touriste de passage pour 3 mois ».
Amel est enceinte de sept mois quand elle doit partir en urgence en Algérie au chevet de sa mère gravement malade. Elle ne sait pas que ce voyage la conduira dans un monde kafkaïen. Elle accouche prématurément en Algérie à sept mois. Après cet épisode difficile à vivre, elle a hâte de rentrer auprès de sa famille. Hélas, la loi française ne le permet pas. Son enfant étant né à l’étranger, elle ne peut le ramener directement.
Elle doit attendre un visa provisoire pour l’enfant, si elle veut revoir ses filles. Sinon, elle doit entamer une procédure de rapprochement familial. Amel s’effondre. Elle vit une dépression. Il faut absolument rentrer. Son mari et ses enfants lui manquent. Elle choisit le visa. Le retour à la maison ne résout pas le problème, loin s’en faut : une cascade de difficultés l’attend. La préfecture lui signifie qu’au terme du visa, elle doit retourner en Algérie et demander pour l’enfant le regroupement familial, ce qui peut prendre beaucoup de temps. En France, le bébé n’a aucun droit, même pas celui d’être rattaché à la Sécurité sociale de son papa, puisqu’il y est en séjour provisoire.
C’est cette situation qu’Amel me raconte un soir de janvier, quand elle m’amène le bébé qui a de la fièvre. Je le soigne et, bien forcé par la situation, je rédige l’ordonnance au nom de sa grande sœur en espérant que le pharmacien ne tiquera pas trop sur la posologie inadaptée. Et je m’indigne ! Comment cela est-il possible ? Cet enfant a un papa qui travaille, qui cotise à la Sécurité sociale, qui a des droits. Je me renseigne auprès des personnes connaissant mieux que moi ces situations : eh bien, non, cet enfant n’a pas de droit, car il a eu le tort de naître où il ne fallait pas.
Nous faisons le « forcing » à la CPAM du 93 pour procurer une couverture sociale à ce bébé car, si par malheur il devait être hospitalisé, le coût serait rédhibitoire. Il faut du temps et de la pugnacité. Heureusement nous y arrivons, car aujourd’hui, l’enfant est hospitalisé pour une infection des voies respiratoires. Mais cela ne change pas la situation du bébé qui va bientôt être clandestin, puisque tout le monde conseille à Amel – même les institutions sociales ! –, de ne pas retourner en Algérie.
De toute façon l’état psychologique d’Amel ne le permet pas, état psychologique encore plus aggravé par la décision de la Caisse d’Allocation Familiale, qui demande le remboursement de la prime de naissance (eh oui, il y a là suspicion de fraude !) et qui, pour être certaine d’être remboursée, supprime le versement des autres prestations. Nous supposons que, comme d’habitude, quand il y a un problème déclaratif ou autre, la CAF suspend toutes les allocations, fait son enquête, et prend sa décision.
On remarquera qu’habituellement, en vertu des principes constitutionnels, il faut d’abord faire l’instruction avant de prononcer le jugement, mais pour la CAF, les principes constitutionnels sont accessoires ! Outre que la suppression arbitraire des prestations auxquelles elle a droit enfonce un peu plus cette famille dans la précarité, la violence institutionnelle qu’elle traduit projette Amel et les siens dans l’incompréhension et la détresse. Comment en est-on arrivé là ? Dans quel monde vivons-nous, pour fabriquer des bébés clandestins ? Quelle faute Amel a-t-elle commise pour être autant punie ?
Je voudrais connaître celle ou celui qui au consulat de France a refusé de délivrer les papiers à cette jeune mère de famille. Il ou elle a appliqué la loi, me dira-t-on. Quelle loi ? Celle qui est écrite sur le fronton de son bâtiment : liberté, égalité, fraternité ? Ou celle d’un État français redevenu ouvertement xénophobe. Je voudrais comprendre ce qui se passe dans la tête de tous ces acteurs de la préfecture qui, au nom de la France, perdent leur humanité. Les lois et les règlements ne cessent de brimer les étrangers. La France a-t-elle si peur qu’elle doive craindre la venue sur son territoire d’un nourrisson de trois mois ? Voit-elle en lui un possible perturbateur de l’ordre public ?
Comment peut on oublier à ce point les missions et les valeurs de la protection sociale, pour que la CAF se conduise de cette manière ? Est-ce le poison de la suspicion face à la fraude qui provoque ce comportement d’exclusion ? Que puis-je dire à cette famille ? Que ce monde est devenu fou, de cette folie qui conduit à ne plus savoir faire la part des choses. Que la loi fixe les conditions de la vie en société, mais qu’elle n’est jamais à l’abri de devenir stupide et ignoble dans son application. Que la citoyenneté que les hommes et les femmes politiques prétendent défendre n’existe pas pour un bébé né de parents maghrébins.
Didier Ménard, médecin de ce bébé clandestin et privé de droits.

1 commentaire:

Bernard Parisot a dit…

Ce texte, qui reprend les termes d'un communiqué de presse du 17 mars 2011, mériterait l'ouverture d'un débat en profondeur (comme c'est généralement le cas avec tout sujet traitant de questions relatives à la politique française d'immigration), débat qu'il n'est pas commode de développer ici.
L'essentiel à retenir est que Didier Ménard, médecin généraliste de Seine-Saint-Denis, a pris ses responsabilités en contournant certaines règles de son éthique professionnelle, et que, par le fait même de la publication, le Syndicat de la Médecine Générale le soutient dans cette initiative.
Partout dans le pays, de telles démarches sont possibles, quels que soient les cas d'espèce.
C'était déjà le sens du message que nous véhiculions à Evreux, et partout en France, le 8 avril 2009, lors de la journée des "délinquants de la solidarité".
A loi inique, réponse de désobéissance civile.
L'Eure n'est pas la Seine-St-Denis, les étrangers maltraités y sont moins nombreux, mais leurs droits sont bafoués selon les mêmes critères. Si statistiquement 60 ou 65% des citoyens français déclarent "approuver" les termes de la politique française d'immigration, peu nombreux sont ceux qui ont un jour pris le temps de savoir en quoi elle consiste dans les textes, et quels drames humains elle génère en continu . Quand un jour quelqu'un expose le cas d'un bébé "sans papiers" le choc se produit, mais le risque est généralement qu'il ne soit que de courte durée. C'est pourquoi il faut insister, amplifier, et répéter sans cesse: "Non, nous ne voulons pas de cette France-là, et nous nous engageons concrètement aux côtés de celles et ceux qui luttent déjà pour faire échec aux inégalités qu'un arsenal législatif insidieux installe et banalise au jour le jour".
Les organisations existent. Elles n'attendent que vous.
B.P.