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François-Xavier Priollaud, maire de Louviers, anime le débat. Yves Jeuland et Alix Maurin (à droite)
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Difficile d’établir un
portrait robot des personnes présentes, ce vendredi, à Louviers, pour assister
en avant-première à la diffusion du film d’Yves Jeuland et Alix Maurin consacré
à Pierre Mendès France et intitulé « Mendès la France ». Le fait est que les
jeunes ne garnissaient pas en nombre les travées de la grande salle de la Scène
5. Et c’est bien dommage quand on connaît l’intérêt de PMF pour la jeunesse et
la construction de leur avenir (1). Le maire de Louviers, François-Xavier
Priollaud, avait mis les petits plats dans les grands pour marquer d’une pierre
blanche l’évocation de la vie «
romanesque et rocambolesque » de celui qui ne gouverna que sept mois et 17
jours mais qui, aujourd’hui, semble faire l’unanimité à gauche, c’est normal,
mais aussi à droite ce qui paraît plus inattendu.Tout homme (ou femme) politique a été, est ou sera Mendésiste.
Il en va ainsi de la mémoire
et des grands hommes « sic transit gloria mundi ». Avec le temps, tout s’en va et en 2022 on oublie les
menaces, les attentats, les diffamations (souvent dues à l'extrême droite raciste) et les basses besognes
politiciennes (chez les radicaux-socialistes notamment) tous moyens utilisés pour empêcher
un homme de paix et de bonne volonté de réussir dans son entreprise de
redressement du pays. Heureusement le documentaire d’Yves et Alix existe afin
que nul n’oublie qui était ce petit parisien né en 1907, précoce en tout, supérieurement
doué, qui décida un beau jour de mettre son intelligence, sa force morale et
physique et son courage au service d’une grande cause : la France et les
Français.
Après la diffusion du film (visible ce dimanche soir sur France 5 à 22h50),
un débat a rassemblé quelques personnalités (dont François Loncle, président de l’Institut
Mendès France, Bernard Leroy, président de l'agglomération Seine-Eure, Anne Terlez, vice président du Conseil départemental) qui ont succédé à
Pierre Mendès France dans ses différents mandats de député, maire ou président
du conseil général. Ses successeurs ne sont pas tous et toutes de gauche, c’est
évident, mais la présence de Philippe Brun, député PS, a évité l’inévitable
unanimisme qu’une soirée d’hommage comme celle-là peut susciter. Car bien des questions
sont toujours l’objet d’intenses débats : l’Europe dont il contestait
le caractère technocratique dessaisissant de fait les politiques de leurs
responsabilités (2)? Les institutions de la 5e République qu’il
condamna ? Les rapports avec le général de Gaulle auquel il resta attaché,
avec François Mitterrand qu’il soutint dans toutes ses campagnes présidentielles
puisqu’il ne connaissait qu’un camp, celui du progrès contre les
conservatismes.
Le film d’Yves Jeuland et
Alix Maurin se situe ailleurs. Le fil rouge qui détermine la force (et peut-être
la faiblesse) de PMF, c’est sa judéité et son corollaire : l’antisémitisme.
Comme Blum, comme Jean Zay (son ami) comme Georges Mandel, Pierre Mendès France
a souvent été visé non pas pour ce qu’il faisait mais pour ce qu’il était.
Cette identité est constitutive de son regard sur le monde et aussi de ce qu’il
appelait lui-même les qualités et les défauts des hommes et des femmes en
politique. Même s’il n’était pas juif au sens religieux, Pierre Mendès France
se savait, se sentait juif. C’était son patrimoine, c’était le legs d’une
famille aimante et bienveillante, une vraie famille française dont bien des
fils se sont distingués sur les champs de bataille au cours des 19e
et 20e siècle pour défendre l’empire ou la république. Ou défendre
le capitaine Dreyfus et Emile Zola.
Aujourd’hui encore, Joan, la belle-fille de PMF, épouse de son
second fils Michel, Tristan et Margot ses petits-enfants veillent avec beaucoup
de soins sur l’héritage de leur aïeul. La maison des Monts constitue le témoignage
concret de l’attachement qu’éprouvait Pierre Mendès France pour la ville de
Louviers et plus largement pour cette Normandie qu’il connaissait si bien. « Mais, me confia-t-il en mai 1981, les électeurs avaient le droit de ne pas être
d’accord avec moi. » Il éprouva donc un vrai chagrin après sa défaite de
1958 et il ne faut pas chercher bien loin pour comprendre son refus de revenir à
Louviers en 1962 et son choix de tenter une aventure à Evreux où on ne l’attendait
pas. De l’orgueil ? Si c’est le cas, cela renforce sa profonde humanité.
Et les citoyens ?
Pierre Mendès France avait une haute idée du suffrage universel et bien qu’ayant
connu déceptions et déconvenues chez les radicaux et même au PSA-PSU, il a
toute sa vie privilégié la délibération collective où chacun peut apporter sa
pierre à la vie démocratique, et pourquoi pas dans un parti. En ce sens, il a
inspiré les maires de gauche qui lui ont succédé. Ernest Martin, Henri
Fromentin, Franck Martin (lors de son premier mandat) ont tous tenté (parfois
avec des réussites) d’associer les citoyens aux décisions qui les concernent
eux, et donc leur ville, et donc leur région. C’est bien pourquoi, comme l’a
souligné Philippe Brun, PMF est demeuré fidèle au scrutin d’arrondissement qui
favorise le lien entre le citoyen et l’élu, scrutin cruel quand naissent les
vagues indomptables et font de l’électeur(trice) le bourreau d’années de
travail.
Que reste-t-il de Pierre
Mendès France ? Sa modernité, sa méthode, ses objectifs dont la justice
sociale si importante quand l’inflation frappe d’abord les plus pauvres et les épargnants.
Un passage du film offre à
Jean-Louis Bourlanges l’occasion de souligner les soi-disant échecs de PMF. Il
cite ses démissions, ses refus, ses combats perdus et PMF de lui répondre :
« On m’a souvent dit que j’avais eu raison
trop tôt. C’est mieux que d’avoir tort. »
J’emprunte à Frédéric
Potier, membre de l’Institut Mendès France auquel j’ai l’honneur d’appartenir,
la conclusion d’un article qu’il vient d’écrire pour la Fondation Jean Jaurès :
« Mendès France n’était pas un simple
gestionnaire prudent et rigoureux, une version sociale démocrate d’Antoine
Pinay, mais bien un authentique socialiste soucieux de transformer profondément
le réel ! En réalité, la figure de Pierre Mendès France constitue une synthèse
remarquable entre un attachement viscéral à la démocratie et à la République et
une modernité économique rompant avec un capitalisme non régulé. Ainsi Simon
Nora, le principal conseiller économique de Pierre Mendès France, note qu’être
keynésien à la façon de Pierre Mendès France, c’était « une façon polie d’être
socialiste ». Un socialisme assurément
atypique. »
(1) Il serait bien qu’à Louviers, outre l’analyse détaillée de ses
archives — 26 000 lettres — une initiative soit prise pour que l’engagement de
Pierre Mendès France soit enseigné aux élèves de notre ville et que son nom ne
soit pas seulement celui d’une rue.
(2) Théorie contestée par Claude Cornu. Pourtant, dans les œuvres
complètes de PMF (Gallimard) page 274, on lit lors du débat sur le marché commun : Pierre Mendès France déclare
à l’Assemblée nationale : « L’abdication d’une démocratie peut prendre
deux formes, soit le recours à une dictature interne…soit la délégation des
pouvoirs à une autorité extérieure laquelle au nom de la technique exercera en
réalité la puissance politique car au nom d’une saine économie on en vient aisément
à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale finalement une politique
au sens le plus large du mot, nationale et internationale. » C’est bien le rôle joué par la Commission européenne que les 27 membres de l'UE ont aujourd'hui accepté.