Vérité et politique, deux
mots irréconciliables ? Les temps présents confirment cette opposition
apparente quand deux candidats à la présidence de la République font l’objet d’enquêtes
judiciaires, de soupçons pertinents quant à leur probité ou leur honnêteté
morale. Les affaires Fillon-Le Pen empoisonnent le climat général de la
campagne présidentielle. Que vaut en effet la parole publique d’un homme (ou d’une
femme) politique si, dans le même temps, des turpitudes forcément inavouables
polluent leurs propos et surtout leurs promesses ?
L’initiative prise par le
Centre d’histoire de Sciences Po-Paris en collaboration avec l’Institut Pierre
Mendès France (1) d’organiser une conférence-débat autour de la singularité et l’éthique
de la communication politique de l’ancien Président du Conseil sur le thème «
dire la vérité en politique » ne pouvait donc mieux tomber. Emmanuel Laurentin,
producteur à France-Culture et médiateur du débat, nous avouait que la date n’avait,
bien évidemment, pas été choisie au hasard : « Il fallait absolument que cette soirée ait lieu avant le premier tour
de la présidentielle. »
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jean-François Sirinelli. (Photo JCH) |
En introduction, Frédéric
Mion, directeur de Sciences Po et Jean-François Sirinelli, historien, ont
rappelé les grandes étapes de la vie politique de Pierre Mendès France en
insistant sur l’originalité de son parcours et de son positionnement. Certes,
la carrière nationale et internationale du député de Louviers a brillé de mille
feux mais il eût été judicieux de ne pas oublier l’engagement local de PMF
puisque c’est d’abord à Louviers et dans l’Eure que l’homme politique a su «
capitaliser » sur le lien indissoluble entre les citoyens et leur représentant.
Alain Chatriot avait pour tâche de mettre en exergue le style de la communication
gouvernementale du président du Conseil. Ses causeries du samedi soir sont restées
mémorables. Quel autre dirigeant a fait l’effort systématique d’expliquer aux
Français le sens de son action, les raisons de ses choix, les difficultés à
surmonter ? Alors même qu’un Poujade flattait « les tripes », PMF s’adressait
à l’intelligence et à la raison en pédagogue confiant sans jamais passer par
dessus les parlementaires desquels il tenait la légitimité de son pouvoir.
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Pierre Joxe. (Photo JCH) |
Et vint Pierre Joxe. L’ancien
ministre, ancien membre du Conseil constitutionnel est demeuré un militant. Il
a érigé un éloquent tableau d’honneur à l’homme qui a sauvé toute une génération,
lui permettant de croire en la synergie des idées et des actes sur la base de
valeurs que les Lumières avaient inspirées. Si PMF a été l’homme de la paix en Indochine, s’il a évité
le pire en Tunisie et au Maroc, qui sait comment aurait évolué la guerre d’Algérie
si René Coty, au lieu d’appeler Guy Mollet, avait convié PMF à diriger le gouvernement
en 1956 ? Pierre Joxe, avec humour, affirme que PMF a « tout loupé » tout en
affirmant aussitôt l’importance vitale du rôle qu’il joua sous la 4e et la 5e
République comme un des principaux opposants au De Gaulle d’après 1958. Chargé
d’évoquer la nécessité du secret incompatible avec le devoir de vérité, Pierre
Joxe interpella ses auditeurs: « Que pensait PMF de la bombe atomique ?
Quelle valeur accordait-il à la Communauté européenne de défense (la CED) ?
» Le mystère restera entier.
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Perrine Simon-Nahum. (photo JCH) |
Pour Perrine Simon-Nahum, dans
une démocratie moderne, la vérité doit demeurer la base du contrat avec le
citoyen. Voilà bien un mot qu’affectionnait PMF : le contrat. A condition évidemment,
comme le releva l’ancien ministre Georges Kiejman, que les deux parties en
respectent les termes. Ce fut le cas de Pierre Mendès France, pas des députés
qui le renversèrent en février 1955. Notre ère de Post-vérité et de « fake news
»…autrement dit du mensonge, ferait horreur à Pierre Mendès France. Et
pourtant. Il accordait une confiance illimitée à la démocratie représentative
puisque, même désespérante parfois, elle est irremplaçable. Parmi les extraits
aimablement prêtés par l’INA et diffusés pendant le débat, on entend PMF
justifier l’engagement en politique s’il répond à des convictions profondes
pour servir l’intérêt général. « Alors,
oui, assure-t-il, il ne faut pas hésiter.
Mais si c’est pour acquérir du pouvoir, lorgner des sièges ou des maroquins,
mieux vaut faire autre chose. »
De ce grand résistant, de
cet intransigeant — par un principe de réalité personnelle — de ce phare qui éclaira tant d’esprits, de cet
homme de paix et de progrès, les étudiants de Sciences Po présents dans l’amphithéâtre
devraient s’inspirer…à condition de mettre en application cette citation de
Pierre Mendès France : « Le citoyen
doit comprendre qu’au-dessus des intérêts particuliers, même très respectables,
l’intérêt général doit toujours dominer : c’est le civisme. » (Discours
d’Evreux du 23 juillet 1955).
(1) Françoise Chapron, secrétaire générale de l'Institut Pierre Mendès France, a été la cheville-ouvrière de cette soirée.
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