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La rue du Maréchal Foch, exemplaire de la reconstruction. ©JCH |
Je ne sais que penser de l’exposition inaugurée vendredi dernier au musée en
grande pompe par les élus de Louviers et un nombre important de citoyens intéressés
par le passé et l’avenir de leur ville. L’encenser, ce serait trop. La blâmer,
ce serait ridicule eu égard aux efforts déployés sur le temps long et par
respect pour les promoteurs. Contentons-nous de regarder le paysage urbain de
la ville avec des yeux neufs et, qui sait, une curiosité toujours en alerte.
Cette exposition est consacrée
au cœur de ville si cher à notre maire et il serait injuste de ne pas reconnaître,
entre autres, les qualités esthétiques des photographies de Hugo Miserey qui
nous restitue une ville contemporaine inspirée de la reconstruction, celle des
années cinquante avec toute la nostalgie et la mémoire s’y rattachant.
Oui mais après ? Michel
Natier, directeur du musée, a raison de noter que les plans des immeubles et
maisons affichées sont peu lisibles pour un profane, que les photographies prises
avec hauteur évoquent une ville contemporaine nécessitant travaux de
restauration et de rénovation. Cette exposition était une gageure à réaliser.
Il y a fallu toute la science de Patrice Gourbin, docteur en histoire de l’architecture
et spécialiste de la reconstruction, pour lui donner un sens et une vie que les
déambulations quotidiennes routinières ne font pas forcément apparaître. Et
puis Louviers n’est pas la seule ville normande à avoir été bombardée et en
partie détruite. Un appel à projets a même été lancé par la Région pour mettre
en valeur le patrimoine architectural de la reconstruction. Mais Louviers n’est
pas Le Havre. Notre ville n’a pas eu la chance de voir les frères Perret
se pencher sur son sort. Les Rivier, Muller, et leurs comparses Beghin et
Mollier, n’ont pas eu la renommée de leurs confrères…
Justement, la reconstruction ?
Pourquoi maintenant ? L’imminence des municipales y est sans nul doute
pour quelque chose. Intervenue dans les années cinquante, j’ai des
souvenirs d’enfance sans doute un peu flous mais fidèles quant à ce centre
commercial transféré sur les boulevards et la place du Champ de ville où les
bouchers et les marchands de télé par exemple poursuivaient leur activité en
attendant de retrouver toits et murs. Après le bombardement allemand de juin
1940, le centre historique de Louviers fut dévasté par des incendies. Le feu détruisit
la plupart des maisons à pans de bois construites des décennies avant que la
seconde guerre ne provoque des dommages considérables. Dès 1941, les élus en
charge des affaires locales se sont interrogés sur la reconstruction du centre mais
il fallut attendre les années cinquante et le versement des dommages de guerre
pour permettre aux propriétaires lésés de retrouver logements et maisons bâtis
sur des ruines. Une question vitale se posait aux élus et aux investisseurs :
Quoi reconstruire, comment, selon quel plan urbanistique avec quelle
architecture ? Sachant qu’à cette époque pointaient les première exigences
en matière sanitaire (WC, cabinet de toilettes, ascenseur dans les étages) sans
oublier que l’isolation des bâtiments n’était pas un souci prégnant puisque l’énergie
(le charbon surtout) était disponible à gogo et à pas cher.
La collection de
photographies de Robert Régnier (surnommé « monsieur Kodack ») correspondant
local de La Dépêche (au Vaudreuil) apporte certaines réponses. En 2001 le musée
a acquis cette collection (collée sur papier peint !) illustrant sur
plusieurs années les phases de la reconstruction. On y voit des îlots au système
constructif évolutif notamment après la visite d’Eugène Claudius-Petit, le
ministre de la reconstruction, sollicité par Pierre Mendès France alors président
du conseil général de l’Eure. Le ministre voulait qu’on aille plus vite et à
moins cher pour accélérer le processus destiné à fournir un habitat « moderne »
à des sinistrés aux fortunes diverses. Je note avec une pointe d’ironie que Me
Machu, notaire, eut droit à une reconstruction de sa maison en pierre de taille
et qu’il racheta des dommages de guerre lui permettant de devenir propriétaire
d’immeubles situés rue de la Citadelle, place du Champ de ville, par exemple,
illustrant les capacités financières d’un notable gardant pignon sur rue bien
des années après la guerre qu’il passa d’ailleurs comme conseiller municipal
nommé par Vichy. Il devint ensuite le notaire de la ville et M. Panier, son
premier clerc, fut l’interlocuteur privilégié de nombreux maires désirant
constituer un patrimoine foncier municipal.
Il est remarquable, d’autre
part, que les décideurs de l’époque n’aient pas profité de la situation — un
centre-ville détruit et rayé de la carte — pour refonder le plan de circulation
du centre et qu’ils aient restitué la géographie d’ensemble à l’imitation du
Louviers d’avant-guerre. Il est vrai que l’automobile ne jouait pas le rôle qu’elle
joue aujourd’hui et que les garages des cours intérieures préfiguraient
mollement les besoins qui sont dorénavant les nôtres. Les cours intérieures obsèdent
les élus et les propriétaires…sans copropriété et donc sans interlocuteur
responsable. La place de la halle est demeurée en place…sans halle. Jusqu’à très
récemment puisque la municipalité Priollaud a entrepris de remettre un toit sur
cette place de marché devenue parking…
Puisqu’on lit, ici et là dans
l’exposition que l’œuvre de la reconstruction doit bénéficier d’une rénovation
urbaine (car tout se délite avec le temps même les meilleurs ciments) les élus
jugent utile d’associer la population aux choix futurs. On ne peut leur
reprocher cette approche participative. Elle appartient à l’ADN de Louviers.
Reste à connaître les modalités de cette participation : quelle
information préalable ? Sous quelles formes (experts et citoyens mêlés) en
groupes de travail, en commissions municipales ouvertes ? Pendant quel laps de
temps ? D’autant que les élections municipales se profilent à l’horizon de
mars 2020 et que les listes en lice n’auront pas toutes les mêmes préoccupations.
Comme il n’y a pas de
hasard, l’opération « cœur de ville permet à François-Xavier Priollaud de créer
le bruit de fond de sa liste « Louviers au cœur ». Qu’importe. L’essentiel est
que les Lovériens prennent à bras le corps le destin d’un centre dont les aléas
architecturaux, commerciaux, sont ceux de bien des centres des villes moyennes.
Le réhabiliter sera une opération de longue haleine. Si toutes les
administrations (ville, agglomération, département, région, Etat) s’y mettent,
si les élus savent faire preuve d’imagination et de confiance en des hommes et
femmes de l’art créatifs, le centre de Louviers pourrait, enfin, répondre aux
attentes de ses habitants et de ceux qui y vivent.
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